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Réflexions sur un processus stratégique: la fabrication de l’ennemi

On avait connu le « péril jaune », géniale invention de Guillaume II pour justifier la participation de l’Allemagne au dépeçage de la Chine, la « Perfide Albion », accusation contre Londres qui empêchait Paris de coloniser en paix, le « Complot judéo-maçonnique des ploutocrates » qui servit à justifier la Shoah… Les exemples de production d’ennemis sont nombreux dans l’histoire. Mais la machinerie qui produisit tous ces mythes légitimant tant de guerres, a-t-elle complètement disparu ? Le discours sur l’État de l’Union de George W. Bush le 29 janvier 2002, désignant unilatéralement les « Axes du Mal » est un exemple contemporain de production artificielle d’ennemis par la plus puissante démocratie du monde, puisque aucun des trois États désignés (Irak, Iran ou Corée du Nord) ne pouvait être soupçonné d’être impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001. Les dictatures ou les grandes idéologies religieuses n’entrent pas dans le champ de réflexion de cet article mais l’analyse de leurs mécaniques de diabolisation d’un pays, d’une religion ou d’une minorité, sont tout aussi justiciables de la même méthodologie. Il serait trop simple de prétendre que les démocraties sont par nature pacifistes et que les dictatures seules sont bellicistes, sinon les États-Unis et la moitié des États européens ne seraient pas en Irak depuis cinq ans, et Israël en train de poursuivre la colonisation dans les territoires occupés depuis plus de quarante ans. Il existe dans toutes les démocraties des mécanismes de production de l’ennemi. Quel en est le fonctionnement ? Qui produit le discours ? Cet article ne prétend pas répondre à toutes ces questions mais essayer de poser quelques problématiques de recherches.

« L’ennemi soviétique avait toutes les qualités d’un “bon” ennemi : solide, constant, cohérent. Militairement, il nous était semblable, construit sur le plus pur modèle “clausewitzien” ; inquiétant certes, mais connu et prévisible. Sa disparition entame notre cohésion et rend vaine notre puissance ». La Guerre froide avait donné naissance à nombre de centres de réflexion stratégique ayant pour l’essentiel trois missions : d’abord analyser « l’Autre », « ennemi », « risque » ou « défi » en produisant un discours d’explication de l’antagonisme ; ensuite formater idéalement la puissance militaire du pays et enfin en légitimer l’éventuel emploi. La disparition de l’URSS laissait les armées conventionnelles occidentales sans ennemi à leur pointure et posait un énorme problème. En énonçant en 1991 sa célèbre phrase « nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi », Georgyi Arbatov, conseiller diplomatique de Mikhaïl Gorbatchev, mettait la filière de production stratégique face à un risque de chômage technique, un peu comme les spécialistes de l’héraldique avec la Révolution française. La machine stratégique militaro-intellectuelle héritée de la Guerre froide, ceux que les Américains appellent les « strategists », est une énorme machinerie, surtout aux États-Unis, où l’on compte entre 500 et 1 500 think tanks. La célèbre RAND Corporation (budget de 130 millions de dollars, près de 1 500 personnes dans 9 bureaux dont 4 à l’étranger ) est de très loin dépassée par d’autres organismes moins connus mais beaucoup plus riches comme Aerospace (6 milliards de dollars), IDA (8 milliards de dollars) ou MITRE (204 millions de dollars), tous rattachés à l’une ou l’autre des armées avec une vocation corporatiste pour justifier les budgets demandés au Congrès. Mais la RAND ou le Center for Strategic and International Studies (CSIS) jouent un rôle idéologique essentiel sur le plan international, tant les études des think tanks américains sont considérées comme des références quelle qu’en soit la qualité. Changement de pointure dans les autres démocraties occidentales : en France, la Direction de la prospective du ministère des Affaires étrangères (une vingtaine de personnes et un million d’euros de budget d’études), la Délégation aux Affaires stratégiques du ministère de la Défense (une centaine de personnes et un budget d’études de 4 millions d’euros environ) pour faire vivre un milieu de l’expertise dont la Fondation pour la recherche stratégique (une trentaine de chercheurs et 5 millions d’euros) est le pivot ; le SIPRI en Suède compte une cinquantaine de chercheurs ; l’IISS en Grande Bretagne une quarantaine de chercheurs et un budget de 8 millions de livres.

De l’analyse de la menace à la stratégie de production de l’ennemi

Avec la fin de l’URSS, désorientés, les cercles de réflexion occidentaux plaidèrent encore quelque temps qu’il « ne fallait pas baisser la garde », ni « engranger trop vite les dividendes de la paix », mais le cœur n’y était plus. On se mit donc à chercher de nouveaux « ennemis », susceptible de définir un nouveau concept planétaire alors qu’on entrait dans une phase historique de crises locales (Yougoslavie, Somalie, Haïti…). L’appareil idéologique américain marqua de sa puissance la décennie. On passa d’une analyse de la menace à une stratégie de production de l’ennemi. La Guerre du Golfe donna naissance à la « menace Sud ». La réorientation géographique permettait de conserver le cadre stratégique et des moyens identiques. On pensa même demander aux pays de la rive Sud de la Méditerranée de désarmer en appliquant la logique des négociations issues des « FCE » (forces conventionnelles en Europe) alors que la supériorité militaire du Nord était écrasante. Le paroxysme fut atteint avec le « choc des civilisations », forme américaine de la « menace Sud » qui donna à celle-ci un caractère planétaire, plus sophistiqué intellectuellement. Traduit en plus de 25 langues, l’ouvrage de Samuel Huntington a obligé le monde à débattre des thématiques qu’il énonçait. La réflexion stratégique américaine se livra aussi à des prédictions dramatiques qui, vingt ans plus tard apparaissent cocasses. John Mearsheimer, professeur à l’université de Chicago annonçait dès 1990 l’instabilité en Europe. Francis Fukuyama énonça simplement « la fin de l’Histoire » avec la victoire définitive du modèle de démocratie libérale. D’autres stratégistes voulurent mettre en relation mondialisation et instabilité : dans une nouvelle version des invasions barbares, Thomas P. M. Barnett expliqua que le monde non « connecté à la mondialisation » est devenue la Terra Barbaris d’où viendraient les menaces. Il y eut aussi la guerre économique mondiale  qui justifia une réorientation des missions des services de renseignement.

En fait le discours stratégique dominant, à savoir le discours américain, est un discours impérialiste assez classique comme le furent les discours coloniaux de la Grande-Bretagne et de la France au XIXe siècle. Dans Le Grand Échiquier de Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de Jimmy Carter, l’important n’est plus l’ennemi mais le maintien de la suprématie : « Puisque la puissance sans précédent des États-Unis est vouée à décliner, la priorité est donc de gérer l’émergence de nouvelles puissances mondiales de façon à ce qu’elles ne mettent pas en péril la suprématie américaine… une Europe plus vaste permettrait d’accroître la portée de l’influence américaine… L’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses États rappellent ce qu’étaient jadis vassaux et tributaires d’anciens empires ». La reconquête par les néoconservateurs américains de ces instances de réflexion stratégique marque une étape essentielle dans cette transformation de la réflexion stratégique. En 1997, ceux-ci fondent le Project for a New American Century (PNAC), qui pose en principe fondamental pour le XXIe siècle, que le « leadership américain est à la fois bon pour l’Amérique et bon pour le monde » et apporte son soutien pour une « politique reaganienne de puissance militaire et de clarté morale ». On en connaît les mises en œuvre après huit ans de présidence Bush.

Le recours à la force armée posait problème. Dans la décennie 1990 marquée par la crise yougoslave, faute d’ennemis, est énoncé le principe de « responsabilité des démocraties dans la sécurité internationale ». Pour intervenir en différents lieux de la planète, les armées occidentales devaient pouvoir se projeter loin (projection de puissance). Le seul titre du document officiel américain de décembre 2003 : Delivering Security in a Changing World (prodiguer de la sécurité dans un monde changeant) se suffit à lui-même. Ce principe de responsabilité universelle a heureusement disparu du Livre Blanc français de la défense et de la sécurité de 2008, au vu des résultats désastreux des guerres menées en Afghanistan, en Irak et depuis peu par la seule volonté stratégique américaine au Pakistan.

La plupart des grandes démocraties publièrent : ce furent des White Papers, une Strategic Defence Review (SDR) en 1998 et SDR New Chapter en 2002 en Grande-Bretagne ; Towards a grand strategy for an uncertain worldRenewing Transatlantic Partnership aux États-Unis, Livre Blanc sur la défense en France en 1994 puis en 2008… Tous ces documents tentent de dépasser une contradiction montrant que bien qu’il n’y ait plus de menace majeure, l’effort de défense doit cependant être maintenu. Towards a grand strategy for an uncertain world, est, par son seul titre, un programme. On est ainsi passé en quelques années d’une réflexion sur la menace à une réflexion sur les capacités militaires. Le livre de Robert Kagan La Puissance et la Faiblesse. Les États-Unis et l’Europe dans le nouvel ordre mondial, expliquant que les Européens qui refusaient la guerre en Irak sont des femmes (Vénus) et que les Américains sont des hommes (Mars), est un des sommets d’absurdité, genre de postulat qui a conduit en Irak et aujourd’hui au Pakistan. Le rapport Rebuilding America’s Defenses (Reconstruire les défenses de l’Amérique), rédigé par les membres du PNAC avant le 11-Septembre, énonce avec un cynisme certain la légitimité de la « guerre préventive » et l’acceptabilité de l’usage de l’arme nucléaire avec les mini-nukes (mini-bombes nucléaire). La sémantique stratégique s’est donc diversifiée, les légitimations de la force armée aussi : l’ennemi, les menaces, la « destruction mutuelle assurée (de la planète) » – vocabulaire de base de la Guerre froide – ont été remplacés par des « défis », des « incertitudes », des « crises », des « risques », des « mutations », des « intérêts ». La « puissance » se définit par rapport aux hypothétiques « risques » sur des « intérêts », concepts flous qui réservent le choix des interventions et des modalités d’actions  et qui permirent pendant des années à la France de justifier des actions militaires en Afrique, ou aux États-Unis en Amérique latine.

Le fétichisme technologique comme stratégie

Faute d’ennemis, la réflexion stratégique capacitaire américaine s’est enfoncée dans un fétichisme technologique : la Révolution dans les affaires militaires (RMA) d’Andy Marshall, privilégiant les armes dites « de précision », rendit la guerre acceptable en prétendant réduire le nombre de morts (occidentaux) à zéro. Puis apparut la thématique de la cyberguerre (dont le Bug de l’an 2000 était la version publique), la défense anti-missile, les C2I, puis C3I, C4I, et maintenant C5I, la transparence du champ de bataille, l’architecture des systèmes de systèmes… En matière de renseignement, la prédilection absolue pour le renseignement technique au détriment du renseignement humain révéla brutalement ses limites avec l’aveuglement des services américains, lors de l’attentat des Twin Towers, puis des guerres en Afghanistan et en Irak. Le Pentagone chercha surtout à faire adhérer financièrement les Alliés à ses projets technologiquement avancés mais quasi inadaptés, afin d’assécher les budgets de recherche : Joint Strike Fighter (avion de combat sans rival mais incroyablement dispendieux), défense anti-missile (impossible à réaliser techniquement mais imposée dans le débat stratégique aux Alliés)…

La guerre contre des concepts

Les attentats du 11 septembre 2001 donnèrent naissance au concept de « Guerre globale contre le terrorisme et la prolifération » énoncée par l’Administration Bush et suivie par les Européens. La liste qu’on peut trouver sur le site du Département d’État américain est un énoncé à la Prévert qui traduit l’incohérence de la démarche consistant à faire la guerre à des concepts et non à des États ou des groupes. Aucun stratégiste n’accepte les conséquences du déséquilibre structurel créé par l’extraordinaire supériorité militaire occidentale – surtout américaine –, à savoir que le terrorisme et la prolifération nucléaire deviennent les seuls égalisateurs de puissance. Désigner le risque ne suffit pas, il faut aussi le rendre menaçant et les stratégistes réutilisèrent trois méthodes classiques : l’hypertrophie de la menace, la sauvagerie de l’adversaire et son irrationalité.

Le terme d’hyperterrorisme, inventé après le 11-Septembre par François Heisbourg , fait partie de ces concepts qui arrivent à point nommé quelle qu’en soit la justesse. Il est aussi faux que le fut en son temps la « théorie des dominos », mais il convient assez bien à l’angoisse que suscite la menace islamiste. Gérard Chaliand, le meilleur spécialiste français du terrorisme, fait à juste titre remarquer que l’attaque massive « hyperterroriste » est restée unique et que jamais le terrorisme n’a fait gagner une guerre, mais nombre d’ouvrages savants d’experts autoproclamés menacent continuellement du pire.

« L’Autre » qui conteste l’ordre établi est irrationnel. Ainsi la stratégie du fort au « fou », énoncée par François De Rose , permet de terroriser autour de la prolifération nucléaire. Certains nouveaux entrants voulant disposer de l’arme nucléaire sont les « fous » et non des « faibles » comme dans le discours officiel justifiant le nucléaire français. Certains proliférants proches des Américains ne sont pas « fous » (Israël, Pakistan…). Les « rogues states » (États voyous) définis par Washington ont servi d’épouvantails et l’Irak de bouc émissaire pour expliquer les menaces. Les faux rapports de renseignement américain et britannique, annonçant l’existence de programmes d’armes de destruction massives, pour justifier la guerre contre Bagdad, resteront des fautes indélébiles. Plus largement, les stratèges néoconservateurs américains définissent tout rival potentiel (Peer competitor) comme une menace. Ainsi toute hausse des budgets militaires chinois ou russe est inquiétante même si ceux-ci restent environ six fois moindre que le budget américain de 2009.

La violence aveugle et brutale est toujours le fait de l’Autre. « Le mépris de la vie humaine, le refus de distinguer les civils des combattants, l’assassinat présenté comme un devoir sont des provocations directes aux valeurs que nos sociétés sont censées défendre. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour le faire ? […] À voir la réaction de l’Union européenne au massacre de Beslan en Ossétie du Sud en septembre 2004, on en conclut que ce prix ne doit pas être très élevé » écrit Thérèse Delpech dans L’ensauvagement, le retour de la barbarie au XXe siècle. Il est vrai que les massacres israéliens à Gaza et au Sud-Liban, les tortures « légales » à Abou Graib et à Guantanamo et les bombardements américains au Pakistan n’avaient pas encore eu lieu. Depuis 1945, Gérard Chaliand estime les victimes du terrorisme à environ 14 000 (hors 11-Septembre). Le contre-terrorisme pratiqué par des forces armées (guerres coloniales, actions israéliennes, russes ou américaines) en a fait environ dix fois plus.

Le choix des crises et des ennemis

Dans un monde sans rivalité planétaire, comment choisir entre les 400 crises recensées par Mondes rebelles et les cinquante à soixante « On Going conflicts » des recensements américains ? Qui décide que l’Irak de Saddam Hussein est tout à coup devenu une menace imminente ? Dresser l’agenda, c’est établir les termes du débat : les déterminants intérieurs ont cru dans les grands choix diplomatiques et trois relais d’opinions ont pris une importance grandissante et placé au second plan les stratégistes : ce sont les intellectuels médiatiques, les humanitaires et les diasporas.

L’après communisme a laissé un vide idéologique que les « intellectuels médiatiques » ont rempli, dans la posture du « veilleur de valeurs ». Peu théoriciens, ces penseurs se caractérisent entre autres par leur volonté de voir employer la force armée à la différence de leurs prédécesseurs qui étaient plutôt pacifistes. L’argumentaire usuel combine argument historique (trahison munichoise), brevets d’horreur (bête immonde, peste brune) ou de démocratie, concepts géopolitiques (théorie des dominos, état d’urgence, lâcheté de l’apaisement )… Ces intellectuels ne sont pas des spécialistes de géopolitique, ils sont plutôt des experts des médias. En 1991, Paul Garde, seul véritable connaisseur français de la Yougoslavie, ne parvenait pas à faire publier ses articles. L’appel du 2 novembre 1991 contre la guerre en Yougoslavie signé par un certain nombre d’intellectuels français marque le début d’une nouvelle époque en Europe. Aux États-Unis, l’exemple fameux est le texte de soutien à la guerre en Irak, What we’re fighting for, de février 2002, signé par soixante intellectuels dont F. Fukuyama et S. Huntington. Ces intellectuels s’autorisent parfois à raconter n’importe quoi (Alexandre Adler se présente comme le « confident » de presque tous les services secrets de la planète, certain de n’être jamais démenti), parfois à produire des romans présentés comme des enquêtes de terrain (Bernard-Henri Lévy invente le Romanquête), ou parfois à verser dans l’indignité, dans la dénonciation (ainsi André Glucksmann voit des Russes partout en plein massacre à Gaza). Pour ces intellectuels, une bonne crise doit présenter quelques caractéristiques médiatiques, c’est-à-dire posséder un leader charismatique (Alija Izetbegovic en Bosnie, le Commandant Massoud en Afghanistan, le Dalaï-Lama), pouvoir se traduire dans un certain manichéisme (une crise trop compliquée comme celle du Xinjiang n’intéresse pas) et enfin avoir une résonance dans l’opinion intérieure (Paris, capitale du pays de la laïcité a ainsi fait citoyen d’honneur le Dalaï-Lama, Dieu vivant sur terre, chef d’une théocratie). Il n’y a cependant aucun principe universel dans les choix des crises. La guerre en Irak met les intellectuels en difficulté car le sort des musulmans n’est pas médiatisable à cause d’Al-Qaïda, rien non plus sur les assassinats « ciblés » commis par Israël. Ainsi aujourd’hui, l’Iran, seul pays musulman du Proche-Orient à organiser des élections est vivement critiqué pour les avoir truquées, mais l’Égypte, dirigée par le même chef d’État depuis 28 ans qui veut désigner son fils à la succession, n’est pas critiquable : en somme il vaut mieux ne pas organiser d’élections. Certaines victimes ont mauvaise presse comme les 11 000 Palestiniens emprisonnés sans jugement, arrêtés dans les Territoires palestiniens occupés, qui continuent à résister par des formes violentes à une occupation illégale, vieille de 42 ans, soit à peine moins que celle du Tibet par la Chine (60 ans). Ehoud Olmert, alors Premier ministre israélien, qualifiait pourtant lui-même de « pogrom » les ratonnades faites par les colons israéliens dans les territoires occupés à Hébron en 2008.

Les humanitaires et les ONG ont popularisé la « diplomatie de l’émoi » pour la défense des victimes. Dans une époque de décomposition des luttes anti-coloniales (Viêtnam), puis interethniques (Éthiopie), ils refusaient la dichotomie droite-gauche. Ils fournirent des réflexions de grande qualité (Jean-Christophe Ruffin, Rony Brauman, Sylvie Brunel). Bernard Kouchner inventa à propos de la crise en Somalie le « droit d’ingérence humanitaire » qui supposait un soutien armé à leur action, demandé aujourd’hui à nouveau au Soudan et au Congo. Ce mélange d’action humanitaire et de force armée les assimila à des auxiliaires militaires et leur causa un grave préjudice. Puis les humanitaires se heurtèrent à la complexité des conflits ethniques dont les causes et les leaders étaient parfois identiquement critiquables comme en Tchétchénie. Quelle crise vaut la mort de soldats français ou américains ? La question, brûlante après la mort de 27 GI en Somalie en 1993 et des parachutistes belges au Rwanda, continue à se poser dans les États européens réticents à envoyer aujourd’hui des troupes au Soudan.

Enfin, certaines diasporas, fortes de leur influence dans les puissances occidentales, ont développé la « diplomatie mémorielle ». Il y faut cependant deux conditions essentielles.

L’implantation doit être ancienne et bien intégrée dans une démocratie où le lobbying est une pratique acceptée. Le modèle est le lobby juif américain. La diaspora confrontée au choix du retour entend démontrer qu’elle est plus utile à la cause aux États-Unis ou en France, qu’en rentrant au pays. Ainsi l’Arménie indépendante s’est vidée de sa population alors qu’on s’attendait à un retour d’expatriés. Le « Musée du Génocide » à New York n’est pas consacré au massacre des Indiens, véritable génocide menée par les États-Unis, mais à celui des Juifs en Europe. La « diplomatie mémorielle » s’est traduite entre autres en France par un certain nombre de lois régissant le travail de l’historien. La ligne de communication consiste à défendre sans nuance et à surréagir à tout débat – en accusant de « révisionnisme » au sens de la loi – tout travail ou article qui n’entre pas dans la ligne, comme par exemple pour le livre de Shlomo Sand Comment le peuple juif fut inventé : De la Bible au sionisme pour expliquer que tout doit ramener à la Shoah. Le sommet de l’absurdité en la matière est l’accusation de « haine de soi » quand un Juif critique Israël, comme le fit Edgar Morin. Ensuite il faut donner un statut légal à un épisode génocidaire identifié : Shoah ou « Grande Catastrophe » (massacre des Arméniens). La reconnaissance juridique de crime imprescriptible délivre alors un pouvoir universel et éternel d’interdire tout débat historique ou critique. La Shoah, vécue comme génocide absolu universel par les Occidentaux, reste difficilement compréhensible dans d’autres civilisations (chinoise, indienne ou japonaise) qui ne se sentent aucune dette à l’égard d’Israël. Le radicalisme de la diaspora est d’autant plus fort que la communauté expatriée n’a pas connu l’horreur du génocide (comme les Sépharades du Maghreb, ou la communauté juive américaine). Mais tous les massacres ne se valent pas et les communautés musulmanes expatriées ont un difficile problème, car elles risquent toujours d’être identifiées à l’ennemi intérieur, qu’elle que soit la justesse de leur solidarité à l’égard de victimes de massacres. Les révolutions de couleur qui ont jalonné la périphérie de la Russie sont un mélange habile d’utilisation simultanée des humanitaires et des diasporas par la diplomatie américaine.

Ainsi le choix de la crise et l’ennemi officiel sont aujourd’hui de plus en plus définis par la capacité d’influence de tel ou tel sous-groupe. La machine à produire de l’ennemi s’est elle assagie ? Il est difficile de le penser si l’on prend l’exemple actuel de la Russie de Vladimir Poutine : peu importe que le crime organisé italien tue plus dans les rues européennes que le crime organisé russe, c’est celui-ci qui inquiète ! Qu’un ancien directeur de la CIA (George Bush père) ait été président des États-Unis importe moins que le passé de V. Poutine, ancien officier médiocre du KGB ! Peu importe que les massacres de civils soient plus nombreux à Gaza ou au Pakistan qu’en Géorgie, seule l’action armée russe en Géorgie est condamnable ! L’assassinat le 11 juillet 2002, dans le centre-ville de Jénine, en Cisjordanie, du photographe palestinien Imad Abu Zahra par Tsahal est-il moins condamnable que celui de Anna Politkovskaia, la journaliste de Novaïa Gazeta le 7 octobre 2006 ? On pourrait multiplier les exemples à l’infini sur d’autres sujets pour expliquer comment se construit encore aujourd’hui l’image d’un ennemi dans une démocratie.

Par Pierre Conesa pour Revue internationale et stratégique

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